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Rebétiko
Le Rebétiko qualifie une catégorie de chansons populaires qui ont émergé à la fin du XIX° et au début du XX° siècles dans les tavernes des grandes villes grecques. Elles étaient chantées par des artistes autodidactes qui souvent étaient des grecs émigrés d’Anatolie suite à la guerre de libération de la Grèce vis-à-vis de la Turquie et aux transferts de populations effectués depuis l’Anatolie vers la Grèce continentale. Emigration souvent réalisée sous la contrainte de la guerre gréco-turque et des décisions internationales qui ont tenté de trouver des solutions ethniques à l’issue des combats menés avec les Turcs.
D’ailleurs le mot « rebétis » provient d’un mot turc « rebet » qui signifie, l’indiscipliné, le hors-la-loi, le soldat mutiné. Pour les Grecs « rebétis » est traduit par « voyou » ou « truand ». Ce rebétis était réputé fréquenter les bars des ports ou les lieux de perdition, et était très porté sur la bagarre. Selon le compositeur Papadiamantis et le romancier Karkavitas les chansons ou « rebétika » étaient appelées « koutsavakika » du mot « koutsavakis » qui désigne le voyou dans la période 1862 à 1897.
Si les rebétis aimaient boire de l’alcool, ils étaient aussi intéressés par le haschich connu depuis l’Antiquité et remis en scène dans les années 1880 et suivantes par les repris de justice et les artistes au motif que sa consommation apportait sérénité et créativité. Sa culture fut interdite à partir de 1923. Les trafics divers et les lieux de prostitution ou de boissons un peu chauds attiraient les rebetes. Ils s’habillaient d’un pantalon étroit, d’une chemise sombre sans col, de chaussures pointues, d’un chapeau mou et d’une large ceinture abritant une arme (couteau ou pistolet), leurs cheveux et moustache étaient enduits de brillantine et leurs yeux soulignés d’un trait de crayon noir.
Les émigrés grecs s’installent d’abord dans les grandes villes puisqu’ils y débarquent (Athènes, Théssalonique) et utilisent les noms de leurs anciennes bourgades anatoliennes pour nommer leurs nouveaux quartiers (Néa Smyrni, Néa Philadelphia, Néa Ionia). Ils avaient besoin de se sentir dans un environnement spécifique. La population d’Athènes qui était en 1834 de 10000 habitants passe en 1938 à 453000 habitants. En 1922, suite à la défaite de l’armée grecque, 1,5 millions de Grecs d’Asie Mineure (Anatolie) arrivent dans le Péloponnèse et les îles grecques.
Les paroles du rebétiko traite de l’amour le plus souvent, amour refusé, amour trahi. Les titres des chansons expriment les préoccupations et les peines quotidiennes, les désirs étouffés, les peurs, les illusions perdues. On chante son attachement à la femme que l’on imagine toujours très belle, plutôt brune avec des cheveux bouclés, des yeux de braise, des sourcils en forme d’épée, une peau pleine de douceur avec un grain de beauté près de la bouche. Elle est décrite aussi comme étant capricieuse, coquette, dépensière, jalouse, énergique. Le rebétis la voit tout de même comme un objet sexuel. Quand il parle de son couple, il évoque une union libre passionnée sans adhérer à la religion qui n’a pas de sens pour lui. Le rebétis vit d’une manière fataliste. Il ne s’intéresse pas à la politique car il sait qu’on ne peut changer la condition humaine. Il se méfie aussi de l’amour car il peut être source de souffrances et ce d’autant plus que la femme a tendance à s’émanciper et parfois à rompre la relation. D’où des paroles de chansons dépeignant la femme comme un être cruel, ainsi :
Ah ! t’as un cœur dur comme une montagne
Ah ! et tu me fais souffrir.
Arrête de me tourmenter
Ah ! t’as donc ni pitié ni sentiment ?
Tu vas pleurer quand je vais mourir,
Dommage ! « Un bon gars » que tu répéteras.
La langue utilisée par les rebétis en 1856 est l’argot ce qui rend leurs chansons incompréhensibles pour les élites qui s’expriment en langue épurée dénommée « katarevousa » qui se distingue de la langue de monsieur tout le monde, langue démotique. Si les élites tiennent le pouvoir avec leur langage, les rebétis revendiquent sur tous les aspects de leur vie et constituent une société parallèle.
Le rythme du rebétiko tantôt lent et capricieux, tantôt rapide et exubérant s’associe avec ceux des danses dénommées « zéïbekito, hassapiko et tsiftétéli. » Le zéïbekiko était à l’origine dansé par des montagnards turcs non musulmans. C’est une danse que l’on pratique seul en regardant le sol et dans une certaine introspection apparente où le danseur semble accablé de problèmes. Il se caractérise par un incessant mouvement d’avant en arrière, un élan toujours brisé, une amorce de gestes qui ne s’achèvent pas comme si le désir venait buter contre une barrière infranchissable qui fait rebondir le danseur tel un pantin désarticulé. Parfois le mouvement est tournoyant tel celui d’un oiseau ne parvenant pas à voler. Le danseur est toujours proche de la chute qu’il évite au dernier moment.
Le hassapiko est dansé par 3 personnes se tenant par les épaules avec une grande précision dans les pas. Des séries de 5 pas, dont un en l’air, sont répétées. C’est une danse qui avait son origine à Constantinople. Les tavernes où se produisent les artistes étaient appelées bouzoukia et les instruments les plus fréquents étaient le bouzouki, le baglamas, la guitare.
Le bouzouki apparaît dès l’Antiquité dans l’ancienne Egypte, en Assyrie, en Perse, en Chine, aux Indes. Le bouzouki était appelé en Grèce « pandouris » à l’époque byzantine puis fut renommé par les Turcs « bouzouki ».
Des évènements remirent en cause la diffusion du rebétiko au cours de l’histoire. Les rebetes constituaient des groupes de marginaux qui étaient mal perçus par les gouvernements notamment sous le régime dictatorial de Metaxas en 1936. Il leur était reproché que le rebétiko et ses instruments étaient d’origine turque. Une politique d’aménagement urbain tenta de rénover les quartiers populaires ce qui força les rebétes à changer de ville et à se regrouper comme à Thessalonique. Ces contraintes qui étaient accompagnées de mesures coercitives eurent l’effet inverse, les artistes s’enfermant dans une forme de résistance en renforçant leur production musicale. Toutefois même si dès 1930 des chants de rebétis furent enregistrées sur des disques 78 tours, leurs paroles furent contrôlées voire censurées par les gouvernements successifs jusqu’en 1975.
Leur popularité augmenta d’ailleurs lors de la guerre civile des années 1946 opposant les partis de gauche et de droite mais les années 1950 virent l’arrivée de la culture américaine et le rebétiko fut moins présent.
Mais aujourd’hui le rebétiko est souvent programmé dans les grands spectacles musicaux comme les nuits de Fourvière ou les soirées organisées par la diaspora grecque au motif que la musique rebétique authentique est unique et qu’elle transmet la culture d’un peuple, de ses souffrances, de ses désirs, de son histoire, de son âme depuis le XIX° siècle.
Terminons ce petit exposé par une phrase de Nikos Kazantzakis dans son livre Zorba le Grec : « Jadis, quand mon enfant est mort, je me suis levé pour danser. Les autres disaient : Zorba est maboule ! Je savais que sans la danse je serais devenu fou. »
Article JP Gandelin
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