A la fin du XIX° siècle, la Grèce tente de se redresser économiquement et de retrouver ses territoires occupés par les Turcs. Ce n’est pas encore possible pour les habitants des îles du Dodécanèse qui restent intégrées à l’empire turc jusqu’en 1923 où elles seront cédées à l’Italie. Elles reviendront à la Grèce en 1947. Nous allons nous intéresser à l’une de ces îles, Kalymnos qui fut connue par l’activité économique de ses pêcheurs d’éponge. En cette fin de XIX° siècle la conjoncture locale était très mauvaise. L’île n’offrait que peu de possibilités économiques à ses habitants. Certaines familles n’hésitaient pas à confier leurs enfants à des marchands de main d’œuvre pour les fabricants de pantoufles russes. Ces enfants se retrouvaient ensuite à Saint Pétersbourg à l’état d’esclaves. Ils périront pour la plupart dans les soulèvements révolutionnaires des années 1917 et suivantes. Pour d’autres la seule solution était de s’embarquer sur un petit bateau de pêche et d’apprendre le métier de plongeur en apnée. Au tout début l’apprentis plongeur est jeté par-dessus bord pour descendre sur des fonds de 15m de profondeur. Il est nu pour ne pas être gêné dans sa nage sous-marine, relié à une pierre pour descendre rapidement et à une corde pour toute sécurité. Les premières plongées sont épiques, l’apprentis remontant sans avoir la capacité de ramasser beaucoup d’éponges et victime de la pression se retrouvait souvent le nez et les oreilles en sang. On lui mettait de l’huile dans les oreilles pour calmer son hémorragie. L’activité de la pêche aux éponges reprenait chaque année quand l’été arrivait. Les plongeurs étaient bien sûr mal payés mais il n’y avait pas d’autres possibilités d’emploi pour les jeunes et les moins jeunes. Parfois la période estivale n’était pas au rendez-vous et la température pouvait être fraîche. Le plongeur devait alors serrer les dents car sur le bateau qui n’était qu’un caïque de 12 à 15 m de long sans cabine, la seule protection contre le froid, le soleil, le vent était une bâche. On dormait la nuit sur le pont sans confort. On imagine ce travail de plongeur et la logistique complètement inexistante pour se reposer et soigner les malaises qui ne manquaient pas. Le caïque, sorte de voilier était manœuvré par 2 ou 3 personnes parfois sans connaissances particulières et son gréement, sa conception artisanale ne lui permettaient pas de naviguer en haute mer. On emportait le casse-croûte pour un ou plusieurs jours et on comptait sur le plongeur. Tout le gain escompté reposait sur ses épaules nues, pour ramasser un maximum d’éponges. Il en existait de plusieurs qualités et celles les plus demandées étaient expédiées via la marine marchande affrétée par des commerçants grecs en Europe de l’ouest, pour satisfaire la demande des familles aisées qui disposaient de salles de bains. A l’époque les normes d’hygiène étaient en plein essor et l’éponge était l’instrument nécessaire pour assurer l’hygiène corporelle. La qualité la plus appréciée pour la famille, celle qui est assez compacte, résistante, hydrophile, de couleur dorée était la Kapadhika, la plus chère néanmoins. D’autres étaient vendues pour l’industrie et la confection de rembourrages.
Dans cette activité de pêche des éponges, la concurrence était rude. Entre 1858 et 1866 le nombre de plongeurs passe de 840 à 2020 personnes pour la seule île de Kalymnos. Assez rapidement les fonds marins autour de cette île furent complètement exsangues de toutes éponges et il a fallu aller plus loin, toujours plus loin pour trouver ces fameuses éponges et puis il a fallu plonger toujours plus profond, jusqu’à 70m en apnée ! Les équipages se regroupent en petites flottilles pour s’entraider et parcourir des distances importantes nécessitant tout de même une personne capable de naviguer aux instruments dans le bateau de tête. Toutefois on ne prévoit pas de modifier la configuration des bateaux qui ne sont pas du tout adaptés à la navigation en haute mer.
C’est ainsi que ces flottilles prennent le chemin des côtes crétoises en privilégiant les côtes orientales et méridionales présentant des rochers sous-marins propices aux éponges mais aussi à d’autres dangers.
Avec ces nouvelles conditions certains s’équipent de scaphandres qui offrent la possibilité de descendre plus profond et surtout de rester plus longtemps au fond vers 70m de profondeur. Il faut alors prévoir 2 opérateurs pour manipuler la pompe à air du scaphandrier et assurer son accompagnement avec la gestion des cordes de remontée du plongeur et des paniers chargés d’éponges et du tuyau d’air. Au final le scaphandre rapporte plus d’argent car il est plus efficace mais tout en détruisant plus de fonds marins. Le coût de l’équipement et la concurrence par rapport au plongeur en apnée ont généré une certaine hostilité au début, voire une interdiction de plusieurs années sur le territoire turc. Cependant le gain économique vaincra les résistances.
La Crète était connue pour offrir des fonds marins intéressants depuis l’Antiquité. Ce n’est malheureusement plus vrai aujourd’hui. Il faut plonger profond pour les amateurs qui veulent être en contact avec la faune sous-marine.
L’activité de la pêche des éponges s’est étendue à l’époque de plus en plus sur l’ensemble de la côte méridionale crétoise puis on n’hésite plus à traverser la mer pour visiter les côtes libyennes. Si la traversée semble facile avec les vents soufflant depuis le nord de la Crète, le retour pose souvent un problème et les voiliers sont contraints d’éviter la Crète qui est le siège de vents très violents en face de ses côtes méridionales. D’ailleurs une tempête subie par l’Apôtre Paul près de l’île de Gavdos est relatée dans les Evangiles. La puissance du vent est telle qu’il soulève des vagues et disperse l’écume tel un aérosol simulant un brouillard d’eau qui empêche de voir tout autour de l’embarcation. Les marins s’en remettent alors à Saint Nicolas, saint patron de leur profession, pour être protégés et guidés. Une petite lanterne est allumée à son effigie à la proue du bateau.
Et puis il y a des accidents mortels chaque saison, surtout avec l’augmentation de la profondeur de pêche. Les deux principaux types de drames redoutés furent les accidents de décompression et les attaques de requins. En descendant un peu plus on fréquentait des nids de requins. La remontée des corps ensanglantés partiellement amputés furent des épisodes de dépression terrible pour les équipages, d’autant plus qu’on ne pouvait rentrer au port immédiatement et qu’il fallait jeter les dépouilles à la mer alors qu’on avait travaillé ensemble depuis des années.
Ces accidents jetaient la consternation dans les familles qui n’étaient averties qu’au retour. Les marins rapportaient les vêtements de leur camarade décédé. Elles ne pouvaient accompagner le corps du défunt au cimetière. L’Eglise orthodoxe tentera de calmer les esprits en organisant des processions, des bénédictions, des offrandes, des dépôts d’ex-voto. La vie des familles de marins fut souvent une vie d’angoisses. Ceux qui avaient la chance de rentrer n’avaient de cesse d’oublier leur dur labeur et dépensaient l’argent gagné dans des fêtes alcoolisées jusqu’au dernier centime. Les familles et les marins baignaient dans un monde finalement de tristesse en espérant des jours meilleurs pour la prochaine campagne de pêche aux éponges.
Quand on visite les îles grecques pleines d’images merveilleuses, de gaieté, je n’aurais jamais pensé que les habitants aient pu traverser de telles souffrances ! Et puis plus égoïstement moi qui ai la chance de me baigner régulièrement en Crète, je n’étais pas au courant que des marins avaient été dévorés par des requins. Attention donc dans les criques aux eaux profondes et sombres, restons groupés et prudents !
PS : J’ai puisé les informations dans le livre de Yannis D. Yérakis, Pêcheurs d’éponges, 2020, éditions Cambourakis, 126p.







