Avec l’arrivée du fast-food en Grèce dans les années 1990 et l’installation de l’emblématique société Mac Donald’s en 1991 à Athènes, la Grèce fut approvisionnée comme toute l’Europe d’une nourriture de très haute densité calorique constituée principalement de graisses animales au détriment des protéines végétales, de sucres industriels au lieu de glucides complexes et naturels, d’huiles de basse qualité. La restauration rapide a favorisé la consommation de calories par repas et la taille des portions ce qui a abouti à une sorte d’addiction soutenue par l’intégration de produits exhausseurs de goût mêlant arômes artificiels, sel, graisses ajoutées, sucres parfumés mêlés de colorants de synthèse. Plusieurs chaînes de restauration rapide offrent en particulier les fameux hamburgers nappés de ketchup ou de mayonnaise ou de moutarde suivant le pays mais tous fabriqués dans des grandes usines. La clientèle souvent très jeune s’est pressée dans ces nouveaux centres de nutrition qui permettent pour un prix modique de manger rapidement et de ressentir la satiété à coup sûr. Pour améliorer encore le score calorifique on ne boit ici que des sodas ou du Coca-Cola ou des bières. La digestion est difficile car les ingrédients, la rapidité d’ingestion et la boisson gazeuse forcent l’augmentation du volume de la poche stomacale donnant ainsi l’impression d’avoir trop mangé même si cela est à peu de frais.
En 2014, la Grèce était un des pays les plus frappés par le fléau de la suralimentation et les enfants en furent les victimes affichant des surpoids visibles. Ce fut d’ailleurs un des sujets de conversation que Gandelin Passions a abordé dans ces années 2000 en Crète. Nous étions étonnés à l’époque de voir autant d’enfants de moins de 10 ans présentant un surpoids.
Et pourtant on nous avait abreuvés du régime crétois réputé pour maintenir la santé et assurer l’équilibre pondéral du corps. Ce régime connu sur toute la planète avait été étudié par un scientifique américain, Ancel Keys sur plusieurs années de 1958 à 1970 auprès d’un grand nombre de Crétois de la région sud-est d’Héraklion. Ce menu conférait une alimentation appropriée contenant des féculents, des fruits, des noix, des légumes et des herbes, beaucoup d’huile d’olive, des acide gras renfermant des oméga 3, des sucres naturels comme le miel mais à contrario peu de viandes. Ce menu crétois avait l’avantage de réduire fortement les maladies cardiovasculaires. Toutefois les portions quotidiennes étaient frugales, respectueuses des rituels horaires (petit déjeuner, déjeuner, repas du soir allégé). La population à l’époque était rurale, ne disposait d’aucun modernisme pour sa maison et les transports. Les Crétois se déplaçaient à pied ou à dos de mulets sur des chemins de terre. Ancel Keys avait d’ailleurs questionné les gens de la campagne dont la longévité était la plus importante.
Mais déjà, les Etats-Unis n’étaient pas à un paradoxe près. Alors qu’un de ses éminents scientifiques avait démontré la qualité du régime crétois, les sociétés américaines exportèrent leurs régimes alimentaires néfastes pour la santé. Mac Donald’s ne fut pas la seule à s’établir à Athènes et dans les grandes villes grecques. Ainsi Goody’s comptait en 2015, 141 établissements qui servaient 160 000 personnes. Cependant face à la concurrence, ces chaînes américaines de fast-food commencent à modifier leurs menus et à introduire des produits locaux pour donner une image grécisée de leurs repas. Il faut aussi noter qu’il existait auparavant une multitude de petites échoppes spécialisées dans la diffusion de mets typiques à manger sur le pouce. On retrouve là, les boutiques ou les kiosques de souvlakis et de gyros typiquement orientaux suivant des recettes traditionnelles adaptées au goût grec. Malgré les premières années de curiosité des consommateurs grecs pour ces nouveaux restaurants américains, les petits commerces de souvlakis et de gyros ont bien résisté et ont su conforter leurs activités liées à la fourniture d’une nourriture en lien avec le patrimoine culturel gastronomique local. Malgré les investissements des grands groupes certains stagnèrent comme Mac Donald’s, d’autres cessèrent leurs activités comme Wendy’s.
Mais il ne s’agit pas de revenir au fondamental régime crétois car s’il est sublimé par tous les livres de recettes et de cuisine crétoises, les anciens se rappellent la période de vie des années cinquante et du début des années soixante. La vie était rude, soumise aux intempéries et aux périodes de restriction qui imposaient de manger tout ce qui était possible de trouver dans la nature. D’où un ressenti plutôt négatif des anciens lorsque l’on évoque le régime crétois. On imagine le choix entre un hamburger ketchup avec pain frais d’un côté et des herbes avec pommes de terre cuites à l’eau de l’autre côté pour les petits enfants des anciennes générations ayant vécu ces périodes de restriction. L’Amérique apporta une nouvelle culture de liberté, de modernité et toute l’Europe s’y engouffra. Ainsi en Crète un sondage estima à 43% le nombre de personnes obèses en 2010.
A partir des années 2015, une prise de conscience apparaît sur les méfaits de la nourriture industrielle. Gandelin Passions l’a remarqué dans le village de Palaikastro où les enfants buvaient énormément de sodas et mangeaient des friandises ou des glaces à tout instant. Ils étaient nombreux à présenter un début d’obésité. Les parents prirent alors des mesures pour arrêter ces pratiques en surveillant plus énergiquement leurs enfants. Nous avons observé également que la prise de poids concernait surtout les enfants de moins de douze ans et que ce handicap disparaissait au fur et à mesure que les enfants fréquentaient des écoles supérieures. En fin d’études secondaires, tout rentrait dans l’ordre à part une exception ou deux.
Et puis les temps ont changé, cette fois ce n’était plus le hamburger qui était la cible des jeunes mais les actrices de cinéma, les mannequins que l’on peut regarder en boucle sur son smartphone. Et puis il y a aussi l’arrivée estivale des touristes qui fréquentent les plages et qui s’exhibent d’autant plus facilement qu’ils sont en capacité de montrer des corps athlétiques ou conformes aux images des réseaux sociaux. C’est l’épreuve du maillot de bains. L’apparence d’un corps désirable est ainsi devenue le critère impératif de la jeunesse. Il faut voir le nombre de selfies que les jeunes filles crétoises réalisent en une journée. C’est tout aussi inquiétant que la période des hamburgers !
Parallèlement l’offre des restaurateurs a évolué vers une réintroduction des mets naturels rencontrés dans le régime crétois (légumes, herbes, fromage de brebis, escargots, …) et par la volonté de retrouver des recettes plus légères, plus naturelles et plus conformes à la culture crétoise. Mais cela s’accompagne aussi d’une inflation des prix qui met à mal le portefeuille des clients. En 2000, Gandelin Passions pouvait déjeuner à quatre pour 15€. Aujourd’hui il faut compter un minimum de 45 à 50€ !
Toute cette évolution concourt aujourd’hui à une réduction des dépenses dans les restaurants et à faire baisser les quantités de nourriture ingérée. Cependant les consommations au bar et surtout celles liées à la bière ont tendance à augmenter.
On pourrait croire que la société trouve des réponses à ses maux et que les problèmes disparaissent, mais non, les problèmes se déplacent et c’est le manque d’eau qui frappe la Crète aujourd’hui ! Le plaisir des vacances fait oublier aux touristes que l’eau est rare et qu’il ne faut pas la gaspiller. La multiplication des hôtels avec grand confort fait croire tout le contraire, chacun disposant d’une piscine particulière par chambre, et aujourd’hui on demande aux agriculteurs de réduire l’usage de l’eau car il faut privilégier le tourisme en Crète au motif qu’il rapporte bien plus que l’agriculture. C’est vrai le tourisme constitue 56% de l’économie crétoise tandis que l’agriculture représente 9%. Les 35% restant se répartissant sur différentes activités conventionnelles (construction, commerce, transports, énergies, …).
Notre Crète si naturelle, si charmante par son accueil et ses habitants des campagnes conservant leurs traditions ancestrales est en train de changer. Un nouvel aéroport est en cours d’achèvement qui pourra recevoir annuellement quelques millions de touristes supplémentaires. Tout cela risque bien de nous offrir rapidement maintenant une image d’un pays moins attrayant où le dieu argent règnera en maître !
Article JP GANDELIN
PHOTO GP







